L'AGE
INDUSTRIEL
Conférence prononcée par
Monsieur Patrick VERLEY
au C.R.D.P. de Rouen Mont Saint Aignan, le
24 février 1999.

PLAN
Introduction
1. Le lien entre croissance et
industrialisation.
2. Les facteurs d'explication.
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Introduction 
L'âge industriel : le libellé du programme de 1ère
suscite plusieurs questions :
- Quel est le lien entre croissance et
industrialisation ?
- Est-il pertinent de penser des « origines »
antérieures à 1850 (date du début du programme) ?
- Faut-il penser à un processus qui atteindrait son apogée
entre 1850 et 1939, la césure de 1939 signifiant alors que l'ère industrielle est
définitivement installée ? Quelle est la pertinence d'une telle chronologie ?
LE LIEN ENTRE CROISSANCE ET
INDUSTRIALISATION 
Le phénomène de croissance
La croissance économique mesurée par le
P.I.B. par tête est un phénomène ancien remontant au XVIème siècle et mesurable à
partir du XVIIIème siècle. L'historiographie en se polarisant sur la production
céréalière donne l'impression d'une stagnation générale de l'économie (E. Le Roy
Ladurie, l'histoire immobile) que provoque la régulation démographique sous l'Ancien
Régime. Mais les progrès des services et de l'industrie sont plus importants qu'on ne le
pense et la pluri-activité est dominante.
L'entraînement de l'économie provient de ce
qui est monétarisé : les secteurs les plus dynamiques de l'agriculture (productions
animales commercialisées) et l'industrie.
Les chiffres de la production industrielle du
XVIIIème siècle à 1939 :
En Grande-Bretagne, croissance au XVIIIème
siècle, supérieure à 1% dans les années 1780-1800 (environ 35% en 30 ans) ; au
XIXème siècle, croissance de 2 à 3% par an (entre 80 et 140% en 30 ans). Même les
années 1913 - 1939 sont des années de croissance.
La chronologie est différente selon les
pays. En Grande-Bretagne, la croissance la plus forte se situe dans les années 1820 -
1840. En France, elle a lieu entre 1840 et 1860. Aux Etats-Unis, dans la première moitié
du XIXème siècle. En Allemagne, dans la deuxième moitié de ce même siècle.
Chaque pays a donc une chronologie
particulière mais selon un schéma général : accélération du taux de croissance,
apogée, décélération (la croissance continue à un rythme ralenti).
Quelles sont les caractéristiques de la
période 1850 -1939 (celle du programme) ? Existe-t-il une chronologie
générale ?
Une économie internationale existe :
intégration économique, prix mondiaux, exportations, circulation de matières
premières. Il y a donc une conjoncture générale et non pas seulement des conjonctures
nationales différentes.
La période 1850 -1939 se situe entre une
phase à forts taux de croissance (début XIXème siècle, démarrage de certains pays
industriels) et la période des années 1950 -1960 à très forts taux de croissance,
exceptionnels sur deux siècles. Elle connaît beaucoup d'événements perturbateurs et de
difficultés :
1860 : début du processus de
ralentissement de la croissance dans les premiers pays industriels.
1860 -1880 : Grande Dépression qui
touche surtout l'agriculture car le marché agricole change de nature : les années
1820 - 1860 /70 ont été l'âge d'or de l'agriculture européenne après des
siècles d'instabilité liée aux fluctuations des récoltes et avant l'établissement, à
partir des années 1870, d'une surproduction chronique généralisée dûe à une
productivité plus grande, en particulier aux Etats-Unis, d'où l'effondrement des cours.
1900 -1939 : période perturbée par
la guerre et le démarrage de l'industrialisation hors du « centre » :
partout démarre le textile et les exportations se ferment, la guerre amplifiant le
phénomène. Cependant cette période est positive pour la France et les Etats-Unis,
négative pour la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Un pays comme le Brésil profite aussi
de la conjoncture mondiale pour développer un processus d'industrialisation autonome.
Conclusion : la croissance est ancienne,
progressive, sans rupture brutale de taux . Il n'y a pas de passage d'une stabilité
qui serait stagnation à la croissance. La thèse de Rostow du take off n'est pas
acceptable. Les historiens économistes soutiennent au contraire une thèse gradualiste de
la croissance, avec un progrès continu du XVIème siècle à aujourd'hui.
Le phénomène d'industrialisation 
L'industrialisation se définit par la
fabrication moderne de produits manufacturés :
Techniques qui permettent une plus grande
productivité du travail : une chaîne de machinisme se met en route et permet une
productivité en augmentation constante et régulière.
Organisation du travail : le
regroupement de travailleurs dans un même local, avec horaires fixes, réglementation...
apparaît au XIXème siècle (même s'il demeure minoritaire).
A quelle date le « système
usinier » (factory system) se met-il en place ?
Dès 1800, l'ensemble des techniques
nouvelles est en place, mais tout au long du XIXème siècle, les techniques anciennes
restent massivement présentes : l'usage de la machine à vapeur est généralisé
vers 1850 en Grande-Bretagne dans la filature du coton et la sidérurgie, mais ailleurs,
on continue à utiliser l'énergie traditionnelle (moulin à eau, énergie animale et
humaine).
La concentration des travailleurs en usine
est ancienne, non par nécessité de fabrication, mais par souci (cf. proto-fabrique des
indienneries) de protection des secrets technologiques. Mais cette concentration reste
longtemps minoritaire : G. Noiriel souligne le caractère minoritaire de l'ouvrier de
la grande industrie jusqu'en 1914.
Pourtant, au milieu du XIXème
siècle, la France et la Grande-Bretagne sont, incontestablement, des pays
industriels : le phénomène d'industrialisation est en effet suffisamment massif
pour que le fonctionnement global de l'économie en dépende. Il existe désormais des
crises industrielles comme la crise de 1848 qui n'est pas liée aux difficultés agricoles
(la récolte de 1847 est favorable) mais qui est dûe à une crise boursière liée au
financement des chemins de fer puis à la révolution politique qui ébranle la confiance
des possédants.
Le passage aux formes industrielles nouvelles
s'effectue fin XVIIIème / début XIXème siècle dans les
principaux pays industriels : France, Grande-Bretagne, Etats-Unis de même qu'en
Saxe, Silésie, Bohême ; l'Europe du Sud demeure agricole. Mais les secteurs
laissés en dehors demeurent longtemps massifs.
La fixation sur une chronologie haute
correspond au jugement des contemporains frappés par les transformations économiques
(entreprises, techniques, productions...), la création des chemins de fer transformant
par exemple l'espace. Mais, en même temps, la population garde une vie traditionnelle.
Il y a donc décalage entre l'évolution
économique qui est perceptible très tôt, et l'évolution sociale qui n'intervient pas
avant la deuxième moitié du XIXème siècle : la Grande Dépression représente le
moment où, du fait des difficultés économiques, les formes anciennes du travail
régressent au profit des formes nouvelles : l'ouvrier de la grande industrie qui
était marginal au milieu du XIXème siècle devient un cas répandu, avant de devenir,
dans les années 1930, représentatif d'une portion importante de la main d'oeuvre.
La chronologie des transformations sociales
s'inscrit dans la périodisation du programme de 1ère.
Conclusion : l'étude de la
chronologie des phénomènes montre que la croissance est antérieure à
l'industrialisation : c'est donc la première qui tire la seconde. Mais
l'industrialisation permet le passage d'une croissance de type ancien, en extension, avec
productivité constante, à un phénomène de croissance de la productivité, par
intensification.
LES FACTEURS
D'EXPLICATION 
Seule la production, donc l'offre, est
connue ; la demande est inconnue.... D'où le problème pour expliquer le phénomène
d'industrialisation.
La révolution industrielle a d'abord été
liée à l'idée de révolution technique.
Cela a été le cas pour les contemporains et
donc pour l'historiographie du XIXème siècle avec la croyance dans
l'idée du progrès moral, social, politique lié au progrès matériel. Cependant, le
progrès économique semble s'accompagner d'une catastrophe sociale (pauvreté, chômage
en particulier lors de la Grande Dépression). Cette idée, battue en brèche par la
recherche dès la fin du XIXème siècle, ne disparaîtra que dans les années
1960 avec la découverte du sous-développement : l'industrialisation est créatrice
de richesse ; c'est la non-industrialisation qui fait la pauvreté.
La notion de système technique a été
beaucoup utilisée dans l'interprétation historique : les techniques se développent
parce qu'elles sont cohérentes entre elles, d'où l'idée d'une première révolution
industrielle fondée sur le textile, la machine à vapeur, le charbon, le chemin de
fer ; la seconde révolution industrielle appuyée sur l'acier, la chimie de
synthèse, le moteur à explosion, l'aviation, le pétrole, une troisième révolution en
cours...
Schumpeter est à l'origine de cette
démarche : les vagues successives d'innovation permettraient de comprendre les phases de
croissance et de difficultés : en phase de croissance, le système est installé et
permet des innovations latérales et induites ; les périodes de difficulté
correspondraient à l'hésitation entre systèmes techniques.
Cette idée est reprise par François
Caron : la logique technique est, pour lui, le moteur du progrès économique.
C'est le mécanisme des goulets
d'étranglement qui provoque le progrès technique dans l'industrie textile, c'est le
besoin de matériaux résistants dans l'armement qui entraîne la création d'aciers
spéciaux...
Les historiens qui ont abordé cette lecture
(Landes, Le Prométhée libéré, 1969 en version anglaise, 1975 en français)
définissent un temps pour l'innovation et un temps pour la diffusion : de
l'initiateur aux imitateurs par vagues successives.
Tout le reste en découle : la
concentration en usine avec le travail à la chaîne comme aboutissement, les
investissements de plus en plus lourds et donc la nécessité de produire en quantités de
plus en plus grandes, de créer les structures juridiques et financières nécessaires à
la diffusion des innovations (sociétés anonymes, techniques bancaires et
financières...)
Le problème des capitaux est une variante de
ce type d'analyse : les capitaux créent la chaîne du progrès car l'investissement
initial permet l'augmentation de la productivité qui permet de poursuivre les
investissements. C'est, chez Marx, l'accumulation primitive du capital que l'on retrouve
aussi chez les économistes libéraux des années 1950-1960, en particulier dans le cadre
de la lutte contre le sous-développement : pour Rostow, dans les sociétés
stagnantes du passé, la croissance démarre quand l'investissement est supérieur à 10%
du PNB : reproduire cette situation permettrait de résoudre, de l'extérieur (banque
mondiale), le problème du sous-développement.
Critique de ces approches : elles
reposent implicitement sur l'idée que des pays préindustriels traditionnels deviennent
des pays industriels. Or, les sociétés occidentales du XVIIIème siècle sont des
sociétés avancées avec une culture technique diversifiée et des savoirs
considérables : les choses ne commencent pas là par hasard. Ce qui compte, c'est la
capacité de réponse de l'économie et de la société, ce sont les déterminants
économiques, sociaux, culturels, certes difficiles à analyser mais primordiaux.
Y a-t-il autonomie du progrès
technique ?
L'invention est l'imagination d'un nouveau
procédé pour lequel, par exemple on dépose un brevet.
L'innovation est l'application de
transformations à la production, à une échelle assez grande pour transformer les
conditions de production. Certaines inventions ne sont pas des innovations car elles ne
servent à rien économiquement.
Une technique nouvelle n'est adoptée que si
elle revient beaucoup moins cher que la solution en cours, car l'entrepreneur prend en
compte les coûts de la mise en place d'une nouveauté, toujours plus onéreuse que
prévu.
Plus généralement, la mécanisation
s'explique par la hausse des coûts salariaux.
Au XVIIIème siècle en Grande-Bretagne, les
salaires sont plus élevés qu'ailleurs parce que la productivité moyenne dans
l'économie est plus forte. La tension sur les salaires défavorise les produits anglais
en particulier sur le marché américain (ailleurs, c'est le protectionnisme qui règne).
Or, dans une organisation de la production très uniforme, le seul élément de variation
des prix est la rémunération du travail. On recourt donc à la main d'oeuvre
proto-industrielle (travail à domicile à la campagne) qui accepte des salaires moins
élevés. Cela est possible dans les pays où il existe une réserve de main d'oeuvre
rurale, comme la Suisse. En Grande-Bretagne où cette réserve de main d'oeuvre n'existe
plus, le travail devenu trop coûteux est remplacé par les machines : les bas
salaires n'incitent pas au changement tandis que les hauts salaires invitent à augmenter
la productivité du travail.
Aux Etats-Unis, avant l'immigration massive
des années 1880, le coût du travail est élevé car chacun a la possibilité de devenir
fermier et de quitter un travail pénible et mal payé. Les salaires doivent donc
s'aligner sur un revenu plancher qui est la norme sociale de l'époque considérée :
il s'agit du travail non qualifié dans le secteur le plus important de l'économie. Pour
les Etats-Unis, les revenus des agriculteurs sont élevés ; les salaires de
l'industrie sont donc élevés également. Les entreprises d'une part cherchent un autre
type de main d'oeuvre (jeunes filles canadiennes) et d'autre part recourent à la
mécanisation systématique.
C'est l'économique qui commande : il
n'existe pas d'un côté des entreprises archaïques et de l'autre des entreprises
progressistes. C'est d'abord un problème de rentabilité.
Le problème de l'insuffisance des capitaux
n'existe pas au niveau macro-économique : au cours du XIXème siècle, le
loyer de l'argent est bas ; le code Napoléon fixe l'usure à 5% d'intérêts en
matière civile et 6% en matière commerciale. Le problème ne porte pas sur l'ajustement
global mais sur l'ajustement qualitatif. Les capitaux les plus nombreux viennent de la
terre et s'investissent dans la terre ou les emprunts d'Etat (refus du risque).
L'industrialisation est donc financée par les industriels déjà insérés dans le cycle
productif : il y a filiation entre la proto-industrie et l'industrie : par
exemple, les Pouyer-Quertier passent du tisserand au petit marchand manufacturier puis au
grand filateur avec une lente accumulation de capitaux dans le milieu familial.
Un secteur neuf comme l'automobile démarre
avec très peu de capitaux ce qui n'empêche pas la croissance : Renault a déjà
5000 ouvriers en 1913 : sa croissance s'effectue par auto-financement car les profits
sont élevés.
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