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CONFERENCE UNIVERSITAIRE DU 20 février 2002

 IUFM de Rouen

« Les montagnes entre traditions et nouveaux usages »

 Rémy  KNAFOU, Professeur à l’Université de Paris 7-Denis Diderot

Sommaire

I.  La spécificité montagnarde

II. La mise en œuvre du programme

III. L’étude de cas

Questions posées par l’assistance

 

Tout d’abord, M. Knafou rappelle que son intervention se situe dans le cadre du programme de seconde « Les montagnes entre traditions et nouveaux usages » et qu’elle consistera fondamentalement à apporter des éléments de discussion face aux difficultés qui peuvent se poser dans la mise en œuvre de ce programme.

Eléments bibliographiques :

  • Knafou R. : « Les Alpes », Que sais-je n° 1463, Paris, 1994.
  • Knafou R. (dir.) : « L’état de la géographie », Paris, 1997, Belin, Collection Mappemonde.
  • Knafou R. (dir.) : « L’Institut de Saint-Gervais. Recherche-action dans la montagne touristique », Paris, 1997, Belin, collection Mappemonde.
  • Revue de Géographie Alpine, 2001, n°2.

 

En introduction, M. Knafou rappelle que les relations entre les montagnes et la géographie sont le fruit d’un long héritage :

  • Les montagnes, en particulier les Alpes, sont un milieu qui a toujours intéressé les géographes. Les Alpes, qui jouent un rôle particulier au centre du continent, sont même une des portions de l’espace terrestre sur laquelle il y a eu le plus de productions scientifiques 
  • De plus, c’est ensuite à la lumière de la connaissance des Alpes que les autres montagnes du Monde ont été étudiées et, parfois même, nommées (Alpes australiennes, néo-zélandaises, scandinaves, japonaises, etc.)
  • D’où la célébration fréquente des Alpes comme la montagne par excellence (« alpinocentrisme »)
  • Depuis le 18ème siècle, la société européenne porte un regard nouveau sur les montagnes, à travers des voyageurs, des hommes d’affaires ou des scientifiques : celles-ci deviennent des lieux d’expérimentation du fait scientifique.
  • L’aspect esthétique n’est pas non plus à négliger, car il est à l’origine du tourisme : la montagne était un espace qui n’intéressait pas (lieu difficile, au climat hostile et à la population archaïque) mais désormais la beauté des paysages apparaît aux yeux de ceux qui la découvrent. La montagne devient l’un des espaces, avec la côte méditerranéenne, où les pratiques touristiques sont inventées.
  • À cette période de découverte succède une période d’intenses aménagements (XIXème siècle), sans souci de préservation de l’environnement car la sensibilité de l’époque était à la conquête de la nature (exemple : tentative de création d’un chemin de fer devant déboucher au sommet du Mont Blanc mais, finalement arrêté au Nid d’aigle, au-dessus de Saint-Gervais).
  • Dans la deuxième moitié du XXème siècle, et en particulier dans les années 1970, le débat aménagement-environnement apparaît. Mais cela est moins vrai pour les montagnes nord américaines où l’environnement est une préoccupation dès l’occupation et l’aménagement de la montagne (Yellowstone devient le premier parc national mondial dès 1872).
  • Aujourd’hui, le débat porte sur la nécessité de concilier aménagement et environnement.

I. La spécificité montagnarde

  • La montagne est vécue comme un ensemble de contraintes par les naturalistes.
  • Les sciences sociales sont méfiantes vis à vis d’une spécificité montagnarde : remise en cause de  généralisations propres aux montagnes en général, car ces généralisations ont une fragilité scientifique (échec du passage d’études de cas vers la théorie).
  • Les politiques relatives à la montagne évoluent : la politique de la montagne a longtemps été dominée par l’idée que des aides devait être données à ce milieu difficile et en difficulté.
  • Cette conception est désormais discutée : la neige et la pente ne sont pas toujours des contraintes, mais font au contraire la richesse d’une partie de la montagne. Ainsi la loi française de 1985 met en avant les atouts de la montagne (variété culturelle, atouts patrimoniaux, environnement).

Question de l’auditoire : Cette analyse est-elle valable pour les montagnes situées hors d’Europe ?
Cela est juste vrai pour les montagnes européennes. Sur le continent Nord-Américain, il n’y avait pas (ou très peu) de population avant la mise en valeur. Dans le monde en développement, il n’y a pas d’aide du tout, pas de compensation du handicap par la collectivité ; de toutes façons, ces milieux sont assez dynamiques (production de café, activité touristique comme les Sherpas en Himalaya). De plus le trop plein démographique entraîne une émigration elle-même source de retours financiers.

II. La mise en œuvre du programme :

  • Le programme rend bien compte de ce qu’est la géographie aujourd’hui ; cependant la partie du programme qui porte sur les montagnes est la plus critiquable, car elle ne met pas en valeur la spécificité des montagnes : l’intitulé « entre traditions et modernité » est tout autant pertinent pour les littoraux ou les villes par exemple.
  • Le programme sous-entend donc que les montagnes seraient des lieux propices à conserver les traditions, voire les archaïsmes. Cela est discutable et correspond à une représentation passée des montagnes refuges : exemple : Berbères face à l’invasion arabo-musulmane.
  • Aujourd’hui cette vision est dépassée et on insiste surtout l’interdépendance plaine-montagne.
  • La mise en œuvre du programme présente trois écueils majeurs

    a) Se placer dans une optique déterministe.

    b) Voir des traditions là où elles n’existent pas ou plus. Ainsi on appelle souvent « tradition » des traits culturels apparus au XIXème siècle (par exemple le costume traditionnel est bien souvent une création en réponse à la naissance du tourisme). On est donc dans le registre des « traditions inventées ».

    Aujourd’hui, il n’y quasiment pas dans le monde de montagnes où existent des systèmes   traditionnels, sauf les Hunza, population du Karakorum concentrée dans trois hautes vallées qui regroupent 35 000 habitants sur 10 000 km2, dont 10% cultivables. Mais même ces sociétés sont en évolution (système agro-forestier où cette population gère son environnement).

    c) L’opposition montagne traditionnelle dans les pays pauvres / montagnes développée dans les pays riches

  • Un  des moyens de contourner ces difficultés est l’étude de cas.

III. L’étude de cas

  • Elle permet de nuancer le propos et de fixer les notions et les concepts : par exemple la pente : analysée positivement ou négativement selon les époques. Cela est aussi vrai pour la neige.
  • Intervention de M. Granier, IA-IPR : l’étude de cas vise à éviter un enseignement « éclaté » et permet de déboucher sur des notions : « environnement », « aménagement », « action de l’homme sur le milieu ». Il ne faut d’ailleurs pas séparer environnement et aménagement, la confrontation des deux est même fondamentale et permet d’arriver à la notion de développement durable.
  • Cela permet de définir ce qu’est la montagne au-delà de sa description physique. Elle est aussi largement une représentation, une construction sociale : c’est l’homme qui décide si la montagne est une contrainte ou un lieu attractif (sports d’hiver).
  • Cela permet de développer l’esprit critique des élèves : exemple du Mont Blanc : il n’intéresse personne jusqu’au XVIIIème siècle, même à Chamonix où il est perçu comme un lieu dont il n’y a rien à tirer, dangereux, voire maléfique. Cela change au XIXème siècle avec les voyageurs anglais (qui étendent parfois le « Grand Tour » jusqu’au Mont Blanc). Les Chamoniards comprennent progressivement que cet espace a de la valeur (la valeur est donc « créée par le regard ») : guides, auberges, mulets pour l’ascension… Et aujourd’hui il n’y a plus de terrain constructible dans la vallée (près de 100 000 lits).
  • L’étude de cas hors des Alpes est difficile. Mais dans les Alpes, il n’y a pas d’étude de cas qui rende compte de l’ensemble, c’est-à-dire des domaines latins et germaniques :
    • Premier cas : le modèle germanique : les montagnes ont connu très tôt le tourisme (XVIIIème et surtout XIXème Siècle), c’est-à-dire à un moment où les sociétés villageoises étaient très vivantes. D’où une symbiose entre la société rurale, l’agriculture et le tourisme, qui dura au moins jusqu’aux années 1990. On peut développer le cas de Grindelwald en Suisse :
      • 2000 habitants en 1799, 2900 en 1850 quand le tourisme apparaît et 3700 en 1910.
      • Dès 1900, 40% des revenus des paysans venaient du tourisme.
      • Aujourd’hui, dans cette station de 10000 lits, l’agriculture, en recul, est portée à bout de bras par le tourisme.
      • Les mêmes personnes s’occupent de l’agriculture et du tourisme : l’agriculteur est avant tout propriétaire d’hôtel.
      • Mais l’agriculture reste l’activité noble dans un système social original où le fait d’être agriculteur confère une position sociale éminente.. Le paysan est en quelque sorte un jardinier du paysage et ce paysage attire d’ailleurs le touriste...
    • Deuxième cas : le modèle latin et surtout français : la station intégrée ou de troisième génération : conçue, réalisée, commercialisée et gérée par un acteur unique, le plus souvent privé. Un bureau d’études pense le lieu et le dédie à une pratique unique : les sports d’hiver. On applique le principe du « front de neige ». Ce modèle s’est développé en France en altitude (neige ou espoir de neige…) pour rentabiliser l’investissement :
      • Exemples : La Plagne (2000m), la plus ancienne (1964) ; conception linéaire :
        Accès/vie commerçante/domaine skiable ou front de neige ; un ensemble de 10 stations  entre 1250 et 2000 mètres ; 59 000 lits
      • Avoriaz (en patois :, avorea = « ne vaut rien ») ;
      • Avoriaz (architecture mimétique : on imite la falaise de calcaire)

Questions posées par l’assistance

1) Quelle est la place de l’industrie dans la montagne ?

  • Aux USA, l’industrie est absente des montagnes hors les gisements.
  • C’est un trait propre aux montagnes européennes, surtout aux Alpes. Mais cette présence est surtout vraie pour le XIXème siècle (« houille blanche »).
  • Elle est en plein reflux aujourd’hui, surtout qu’aux problèmes économiques viennent  s’ajouter les préoccupations liées à l’environnement.
  • L’industrie disparaît peu à peu des vallées (manque de place dans des vallées étroites, difficultés de desserte, surtout en saison touristique avec des axes routiers saturés, opposition des associations de défense de l’environnement ; graves effets sur la végétation, en Maurienne, principalement).

2) La problématique est-elle différente dans les pays pauvres ?

  • Il n’y a pas de pratiques consuméristes (même si les productions agricoles sont commercialisées).
  • Mais il y a des exemples de tourisme estival et de ski de printemps dans l’Atlas (gîtes ruraux, sur des itinéraires de randonnée). Cela joue d’ailleurs un rôle dans l’intégration des femmes qui s’ouvrent ainsi sur l’extérieur, d’autant plus que les hommes sont souvent absents (émigration). Les sports d’hiver avec stations et remontées mécaniques y sont des exceptions (l’Oukaïmden dans le Haut Atlas, créée par les chasseurs alpins comme base militaire, Ifrane dans le Moyen Atlas, qui est aussi résidence royale).

Notes prises par Emmanuel CARON
Professeur au collège du Cèdre, Canteleu

 
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