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Conférence du 17 novembre 1999

Le Totalitarisme : un concept en débats

par Bernard Bruneteau,
maître de conférences à l'université Pierre Mendès France-Grenoble II

Ouvrage : Les Totalitarismes (Collection U Armand Colin, 1999).

 

I. L'itinéraire d'un concept...

A. Une préhistoire pleine d'enseignements : l'entre-deux guerres

1° Un lieu commun de la littérature politique

Le mot "totalitarisme" s'est forgé dans un contexte politique précis : celui de la lutte des libéraux et des démocrates-chrétiens italiens contre certaines pratiques électorales fascistes en 1923-1924.

On le retrouve utilisé dans la presse britannique des années 20 où il désigne un certain mode d'exercice du pouvoir fondé sur un système de parti unique négateur du parlementarisme.

Dans son ouvrage L'ère des tyrannies (1936), le français Elie Halévy évoque quant à lui le "gouvernement d'un pays par une secte armée et animée par une foi commune".

 

2° L'arme des représentants du "milieu"

Cet espace médian est occupé par les libéraux, les démocrates-chrétiens, les socio-démocrates. Voici quelques exemples représentatifs :

- En Italie, F. Nitti dénonce le primat de l'idée de force dans le fascisme et le bolchevisme qui nourrit une aversion commune pour la démocratie marquée, elle, par la tolérance. L. Sturzo donne quant à lui une interprétation totalitarienne de la Marche sur Rome avant de fonder l'identité du bolchevisme et du fascisme, également destructeurs de tout pluralisme économique et social.

- En France, Marcel Mauss, sociologue et membre de la SFIO, assimile de la même façon fascisme et bolchevisme pour leur caractère de "mouvements militaires contre des masses civiles".

- Chez d'autres socio-démocrates, comme Bauer ou Kautsky, on stigmatise le démantélement commun des organisations politico-économiques des travailleurs.

3° Le produit d'une approche pluridisciplinaire

- L'approche philosophique (W. Gurian, J. Maritain, C. Hayes) insiste sur l'idée de rupture radicale opérée par le totalitarisme avec la philosophie libérale née au siècle des Lumières.

- L'approche historique montre avec E. Halévy que les tyrannies modernes ont été nourries au même berceau : la Première Guerre mondiale qui a révélé, par la mobilisation totale des hommes et des économies, la puissance inédite de l'Etat.

- L'approche politologique d'E. Fraenkel met l'accent sur la caractéristique centrale que représente la dualité conflictuelle entre le parti unique et l'Etat tandis que E. Voegelin envisage le totalitarisme comme une sécularisation du millénarisme ancien, un transfert de la vieille espérance messianique.

- L'approche sociologique de Raymond Aron insiste avec nuances sur les réponses différentes apportées par les deux grands totalitarismes au problème du conflit de classes (exacerbation, négation). Celle de F. Borkenau, s'inscrivant dans une ligne très "tocquevilienne", voit le totalitarisme comme l'une des issues possibles du "despotisme démocratique".

Il reste que comparabilité ne veut pas dire identité. Hans Kohn, dans Dictatorship in modern world, montre qu'à une dictature rationnelle, internationale, temporaire (le bolchevisme) s'oppose une dictature charismatique, nationaliste et permanente (le fascisme). Une différence qualitative (au profit du bolchevisme crédité au moins d'un idéal) est même esquissée entre les deux totalitarismes (F. Nitti).

B. Le temps de la formalisation problématique : les années 50.

1° La quête d'une essence (Hannah Arendt, 1951).

Le mode de domination totalitaire a une "essence" : la terreur. Si la terreur est consubstantielle au régime totalitaire, elle n'est donc pas accidentelle (le jeu des "circonstances" souvent évoqué pour la période stalinienne ne peut plus être mobilisé).

2° La tentation taxinomique (Carl Friedrich, 1956).

Un certain nombre de critères (parti unique avec chef charismatique, idéologie globalisante, appareil policier, économie planifiée, monopole des moyens de communication, monopole des instruments de violence) constituent des traits interdépendants et forment un "syndrôme" totalitaire.

3° Le retour à l'histoire (R. Aron, 1958).

Il y a pour Raymond Aron un "moment" totalitaire. Certaines circonstances en ont favorisé l'avénement, d'autres en favoriseront la disparition. La genèse comme la "sortie" du totalitarisme deviennent aussi importantes que les phases plus "aigues" de violence paroxystique.

En résumé : pour H. Arendt, le totalitarisme n'a pas de "causes" dans la mesure où il est inédit, un véritable surgissement, une chose difficilement acceptable pour nombre d'historiens ; l'approche de C. Friedrich va nourrir la stratégie argumentative d'autres historiens qui se retrancheront derrière les imperfections du système pour en récuser l'appellation "totalitaire" ; enfin, si le totalitarisme n'est qu'un "moment" (Aron), le phénomène peut se diluer dans la longue durée chérie par les historiens... Ce sont autant de constats pour tirer des conséquences négatives quant au caractère opératoire du concept en histoire.

 

II. ... et son voyage dans la réalité

A. L'épreuve de la recherche historique

1° L'épreuve des "causes"

Le soviétologue anglo-saxon Moshé Lewin recherche putôt dans le passé russe les causes du totalitarisme soviétique. Dans ce cadre d'analyse, le régime totalitaire se dissout dans l'évocation du "sentier historique" (J. Sapir) de la modernisation autoritaire russe. On met aussi en avant la culture populaire russe pour expliquer les excès de la dékoulakisation ou l'obsession du complot (L. Viola).

2° L'épreuve des "faits"

A partir de la carence de certains critères (parti unique monolithique, idéologie contraignante, terreur centralisée...), certains auteurs récusent fermement le terme de totalitairisme. Par exemple, on souligne les luttes de tendances ou la constitution de "fiefs" au sein des partis monopolistiques, l'existence de poches de "résistances" au sein de la société civile, la prise d'initiatives terroristes aux échelons locaux...

3° L'épreuve de la "longue durée"

Le pouvoir nazi n'est parfois évalué qu'à sa capacité à accélérer ou à freiner la modernisation de la société allemande. David Schoenbaum, dès 1966, avait montré que les structures sociales avaient été modernisées et "égalisées" sous le nazisme. Cette approche ne risque-t-elle pas de faire passer au second plan la dimension crimilelle du régime ? Faut-il abandonner le concept de totalitarisme à la seule philosophie politique ?

B. Les voies d'un usage raisonné

1° La voie comparative

Pour l'historien britannique John Breuilly, l'histoire comparée est, à l'échelle de l'historien, la meilleure approximation de la méthode expérimentale. Comment établir d'ailleurs une singularité historique (l'unicité d'un phénomène) sans comparaison ?

2° La voie idéal-typique

Pour Max Weber, il s'agissait de rendre compte des traits les plus typés d'un phénomène et de mesurer l'écart entre le modèle étudié et le réel qu'on étudie. Cette approche est à valoriser car elle nous apprend ce qu'un régime donné aspire à faire et ce qu'il réalise effectivement. Proposons donc le tableau de pensée suivant selon lequel le totalitarisme se caractérise par une triple logique à l'oeuvre dans l'exercice du pouvoir :

- La logique de dédifférenciation : c'est l'idée d'une double soudure entre l'Etat et la société, entre l'Etat et le parti. Exemple : pour l'Allemagne, la thèse de la "polycratie" avancée par M. Broszat illustre cette idée d'une dualité conflictuelle entre Etat et parti. E. Gentile a montré quant à lui combien, à la fin de la période fasciste, le parti est en passe de dominer l'Etat italien.

- La logique d'idéologisation : fondamentalement, il s'agit de créer une humanité nouvelle. Il existe pour ce faire trois représentations clés : le Chef infaillible qui unifie la société, l'Etat et le parti ; l'Homme nouveau qui résulte d'une unification du peuple confondu avec la classe, la race ou la nation ; l'Ennemi d'essence malfaisante dont l'exclusion doit garantir la domination de l'Homme nouveau.

- La logique d'exclusion : l'intégrité du peuple exige l'exclusion (symbolique, juridique, physique) de l'Autre. Certains auteurs prétendent que le génocide opéré par les nazis est un crime unique excluant donc le nazisme de la comparaison avec d'autres régimes. Cette logique existe pourtant dans les deux autres totalitarismes : on la constate en Italie dès 1919 avec les rituels de purification par le feu des emblèmes de gauche par les squadristes et pour certains historiens, le territoire colonial (Lybie, Ethiopie) a servi de laboratoire aux pratiques d'exclusion. On l'observe aussi en URSS grâce aux archives du Bureau politique sous Staline étudiées par Oleg Klevhniouk qui montre la centralisation rigoureuse de la politique terroriste. Staline n'a rien d'un "dictateur faible" et les horreurs de la dékoulakisation découlent bien des directives du Centre et non de la seule culture de violence de la société russe. Il faut rappeler par ailleurs combien le langage bolchevique est structuré par un idéal de prophylaxie, le koulak étant assimilé à un "insecte nuisible", un ennemi "objectif" malfaisant par essence.

3° La voie prudentielle

Dans ses trois dimensions, la logique décrite comme idéal-type est une logique acosmique, exprimant l'envers de la condition humaine et opérable à ce titre dans un non-monde. La logique totalitaire "pure" a donc peu de chance de se vérifier pleinement dans la réalité sociale. Le véritable statut du concept est ici : discerner les grandes lignes de l'entreprise totalitaire, apprécier sa cohérence fantasmatique tout en ménageant un espace pour évaluer les compromis, les dissidences, les oppositions, bref tous les démentis de l'expérience. Cette démarche permet d'intégrer sans réserves l'Italie fasciste ou les composantes totalitaires avortées de certains régimes (Espagne franquiste, régime de Vichy). N'ayons garde d'oublier non plus que communisme et fascisme ne procèdent pas des mêmes sources intellectuelles : si l'un se relie au volontarisme optimiste né au temps de la Révolution française, l'autre doit se comprendre comme une réaction pessimiste face à la modernité, une idéologie de "l'éternel retour".

 

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